Milan Poyet

« Fin d’un combat et fin d’une aventure. À tout jamais je m’en souviendrai. Je pars, mais à tout jamais je serai un iTELE ». Le 16 novembre dernier, c’est avec ces mots que le journaliste Milan Poyet a annoncé son départ de la chaîne. Ce même jour, les salariés mettaient fin à une grève inédite qui a duré plus d’un mois. C’est historique. Jamais depuis 1968, un organe de presse n’avait connu pareil mouvement. C’est également une hécatombe. Car depuis, ils seraient près des 2/3 de la rédaction d’iTELE à avoir pris la décision de quitter la chaîne.

Milan Poyet

Milan me donne rendez-vous à la Cantine du Troquet dans le 15ème arrondissement de Paris à l’heure du déjeuner : « les plats sont bons, l’accueil est chaleureux et l’ambiance est authentique, sans artifice ». Milan plante un décor, celui du parler vrai. « Je suis fatigué ». Comme la plupart de ceux que l’on appelle désormais « les iTELE », il sort de ce combat moralement épuisé. Si son regard traduit effectivement une certaine fatigue, il s’illumine lorsque Milan évoque l’aventure humaine incroyable qu’il vient de vivre. « On peut se regarder les uns les autres dans les yeux et être fiers de ce qu’on a fait. Mais la vérité est qu’on s’est battus pour rester, pas pour partir ». L’enjeu de la grève ? Garantir l’indépendance de leur média et l’exercice de leur métier de journaliste en toute transparence. Si le contexte était déjà « brûlant » chez iTELE, l’arrivée à l’antenne de Jean-Marc Morandini a mis le feu aux poudres. Le mépris de la direction dans le traitement de ce conflit et la dureté du combat ont fait du mal dans les rangs des soldats iTELE ; et après plus d’un mois de mobilisation, c’est quasiment toute une rédaction qui a été décimée, faute d’avancées. « Nous avons tout de même obtenu la mise en place d’une charte éthique. C’est important pour ceux qui restent, même s’ils devront rester vigilants ». Mais pour Milan comme pour tant d’autres, par souci de cohérence, l’heure du départ avait sonné.

« Je ne pensais pas devoir un jour défendre la liberté d’expression, l’indépendance des médias, la liberté de la presse ».

Depuis gamin, Milan a toujours été quelqu’un d’engagé. Selon lui, le mot militantisme n’est pas un gros mot. Ce n’est pas non plus un mot de droite ou de gauche : « Il faut s’avoir s’engager pour les choses que l’on juge bonnes, peu importe lesquelles ». Il insiste sur le caractère apolitique de ce mouvement de grève. « Ce n’était pas un conflit social, nous nous sommes battus pour de l’immatériel, pour des idées nobles ». S’il a vécu cette expérience en première ligne en tant que porte-parole, il refuse de se mettre en avant. Et décrit avec émotion le groupe soudé qui a émergé de ce combat « chacun a mis ses compétences au profit du mouvement. certains ont organisé des soirées de soutien, d’autres la cagnotte, mais nous étions tous ensemble ». Il salue l’intelligence de ses collègues et la richesse des discussions lors des assemblées générales quotidiennes.  Si les salariés ont été parfois en désaccord, ils n’ont jamais été divisés; « toujours dans la construction, à l’écoute de la base ». Durant 31 jours, ils ont formé ensemble une micro société à l’image de celle qu’ils défendaient : horizontale, juste, participative.

« Un Tourraine s’il vous plait. » Milan commande un verre de blanc. Ces derniers temps, ils ont pas mal trinqué avec les potes d’iTELE. Ils ont d’ailleurs organisé une énorme teuf mercredi dernier. Une fête qui avait des airs de pot de départ géant. Mais il m’assure que l’ambiance était très festive : « on s’est promis de prendre soin les uns des autres à la sortie, comme nous l’avons fait pendant la grève ». Ils sont rentrés ensemble dans le combat et en sont sortis ensemble. Ce mot Ensemble qu’il écrit désormais avec un « e » majuscule « après avoir vécu cette aventure humaine extraordinaire, je me dis que c’est peut-être le plus beau mot de la langue française ». 

Milan Poyet

C’est l’heure de commander. Milan me vante chaque plat de la carte qu’il semble connaître par cœur« j’adore cuisiner. Parce que tu manges d’abord un produit, qui peut être brut, mais ça n’empêche pas la subtilité ». S’il aime autant la cuisine, c’est parce que ce fut son premier métier. À seulement 29 ans, Milan semble avoir eu plusieurs vies. « Lorsque j’avais 15 ans, j’ai commencé à travailler dans le resto de mon cousin dans les Alpes-Maritimes » (il est originaire de Sauze, un village de montagne au dessus de Nice) . En parallèle de sa scolarité, Milan était plongeur, commis, serveur; « pour me payer une paire de baskets mais aussi parce que j’adorais apprendre ». Le fait de perdre son papa à l’âge de 7 ans l’a certainement contraint à grandir un peu vite. Issu d’une fratrie de 4 enfants, il semble aussi avoir appris à prendre soin des autres. Nous revenons à nos moutons. Ce sera une soupe, puis un civet.

« Il ne faut pas que notre colère se transforme en amertume »

Si les jours d’après ont des allures de grosse gueule de bois, il faut désormais tourner la page. Sans oublier. « Chacun va écrire le chapitre de sa vie, mais on a écrit un chapitre ensemble qui est gravé dans le livre personnel de chacun ». Après 8 années passées à iTELE, Milan veut continuer d’exercer son métier. « Avant je ne savais pas quoi répondre lorsqu’on me demandait pourquoi j’étais devenu journaliste. Aujourd’hui je sais pourquoi je veux le rester ». Pour défendre une certaine idée de la liberté, pour que l’on puisse continuer à se questionner. « Ce combat n’est pas que le nôtre », il appartient à chacun, en tant que citoyen, de se battre pour continuer à avoir le choix grâce à la pluralité des médias. Il évoque les nombreux témoignages des téléspectateurs de toute la France, dont certains habitués à critiquer la chaîne « dès le début du conflit, ils nous ont envoyé des messages stipulant qu’ils voulaient continuer à pouvoir nous critiquer ». Les iTELE ont également reçus des photos via les réseaux sociaux. Des images de lettres de résiliation d’abonnement destinées à Canal + avec un post it apposé « Je soutiens iTELE ». Il argumente : « qu’un industriel possède plusieurs médias, pourquoi pas. Mais s’il veut faire d’un média une vitrine de son produit industriel, là ça pose un problème ». 

« Une tâche d’huile ». ll est encore trop tôt pour analyser l’impact du mouvement et des départs d’une grande majorité des salariés de la chaîne. Selon Milan, c’est une tâche d’huile. Dans quel sens? « L’avenir le dira. Peut-être que les journalistes seront davantage vigilants et le droit de la presse sera renforcé, peut-être qu’au contraire, les industriels à la tête des chaînes vont en profiter ». En attendant, les iTELE se sont positionnés. Et en ce sens, ils ont gagné.


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Le compte Twitter de Milan Poyet
Le compte Twitter iGreve

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