Ahmed Benaïssa

C’est à Toulon que j’ai croisé pour la première fois le comédien algérien Ahmed Benaïssa lors de la création de la pièce de théâtre « Meursaults », une adaptation du roman de Kamel Daoud, mise en scène par Philippe Berling. Il y interprète le rôle principal d’Haroun, le frère du jeune assassiné dans L’Etranger de Camus. Soixante représentations de « Meursaults » plus tard, c’est chez lui, en Algérie, que je suis allée le retrouver.

Ahmed Benaïssa

Ahmed Benaïssa à Alger

Nous avons rendez-vous à l’Institut Français d’Alger pour déjeuner. Je reviens d’une balade dans la Casbah, totalement subjuguée par la beauté de ce quartier historique. Ahmed est en avance; « grande classe oblige ».  Nous nous saluons chaleureusement. Il est impeccablement vêtu d’une chemise, d’un pantalon et de chaussures en cuir ; Ray Ban vissées sur la tête. Comme à son habitude, il se montre galant et prévenant et m’invite à sa table.

Depuis notre première rencontre aux abords du Théâtre Liberté à Toulon, nous avons beaucoup conversé autour de son pays, qui fut celui de ma mère aussi. Si la Méditerranée nous sépare géographiquement, elle nous lie indéniablement de par notre histoire commune. Cette Méditerranée, il l’a de nombreuses fois traversée. Pour moi, c’est la première fois. Originaire de Nedroma, une petite ville près de Tlemcen, Ahmed a quitté l’Algérie pour la France bien avant l’Indépendance, à l’âge de 13 ans, pour étudier. A Bobigny, puis à Lyon. En 1960, alors qu’il se trouve dans un café place des Terreaux à Lyon, une troupe de comédiens l’aborde et l’invite à assister au spectacle qu’ils vont donner. A cet instant, il ne sait pas qu’il embrassera plus tard une carrière d’acteur et qu’il recroisera ces mêmes comédiens! Ce n’est que de retour en Algérie qu’il se sera attiré par le théâtre et entrera au Conservatoire de Sidi-Bel-Abbès, avant de repartir étudier à Paris.

Ses allers-retours entre les deux rives de la Méditerranée, Ahmed ne les compte plus.

En totalisant ses voyages, il a vécu près de 18 ans en France. Il y a bénéficié d’une formation à l’Ecole Nationale du Théâtre et y a tourné son premier film avec Bernadette Lafont « Étoile aux dents ou Poulou le magnifique ». Ahmed a joué dans plus d’une centaine de films, tourné peu en France mais beaucoup en Algérie pour la télévision et le cinéma. Il a joué et mis en scène au Théâtre national d’Alger, au Théâtre régional d’Oran et interprété des rôles dans les œuvres de Kateb Yacine, Aimé Césaire, Guy Foissy. Il a également dirigé le Théâtre régional de Sidi-Bel-Abbès. En 2013, il reçoit le prix de la meilleure mise en scène pour « Nedjma » de Kateb Yacine. Ahmed est très populaire en Algérie.
Alors que nous fumons une cigarette dehors, il se fait interpeler par un jeune homme qui souhaite le saluer. Ahmed me fait prendre part à leur conversation car ce garçon est originaire du même village que ma mère, Mohammadia.

"Meursaults" crédit photo Clément Minair

Le Liberté/Toulon Crédit photo Clément Minair

Le serveur nous interrompt pour nous demander ce que nous souhaitons boire. « De l’eau plate » répond Ahmed. « Depuis quelques temps, je fais attention à ma santé ». Lorsque je l’interroge sur son âge, il me répond timidement « 73 ans ». Songe-t-il à prendre sa retraite ? « Jamais ». Il est habité par son métier. Ahmed possède un timbre de voix particulier. Une tessiture basse, une tonalité grave qui ne varie pas lorsqu’il parle de ses innombrables expériences liées à la comédie. Son enthousiasme ne s’entend pas. Je le lis sur son visage.

Ahmed est issu d’une fratrie de cinq filles et quatre garçons, mais ne me dira que peu de choses sur sa famille.  Est-ce par pudeur? Au cours de nos échanges, il évoquera brièvement son papa. « C’était un militant. Il a été arrêté et emprisonné en Algérie. Puis relâché après l’Indépendance ». Je n’en saurai pas plus. Il est aujourd’hui père de deux garçons, âgés de 29 et 31 ans. Ils vivent avec lui et sa femme à Alger. L’un est architecte et le second veut travailler dans la « com ». S’il s’entend très bien avec ses fils, Ahmed aurait aimé avoir une fille. C’est son plus grand regret. Son émotion est palpable. « Nous avons essayé avec ma femme. Nous avons tenté d’adopter une petite fille. Nous en avions trouvé une, mais elle était très malade ». Après cette épreuve, il s’est résigné. A cet instant, je comprends son attitude paternaliste et enveloppante avec moi. Lui me rappelle mon grand-père pied-noir. Son accent qui rythmait nos conversations, sa bienveillance grâce à laquelle je me sentais protégée.

Si Ahmed incarne si bien Haroun dans « Meursaults », sa colère et son désarroi, c’est qu’il porte en lui une forme de tristesse. Via son regard, Ahmed semble nous dire les mots (maux ?) que ses lèvres ne prononcent pas. Il est pourtant considéré par certains comme un «  acteur rebelle » ; « Parce que je ne me suis jamais résigné à ne pas dire les choses. ». Sans les crier non plus. Engagé ? « Je n’ai jamais adhéré à un parti politique ».

Le déjeuner touche à sa fin. Dans le roman de Kamel Daoud, Haroun, comme Meursault, est un étranger parmi les siens. Ahmed se sent déchiré entre la France et l’Algérie. Mais chez toi c’est où Ahmed ? « Là où je vais, je me sens chez moi. Quand tu voyages, il faut savoir patienter et tu finis toujours par t’adapter ». Il conclut. « Comme le dit un proverbe de chez nous Le dernier c’est toujours le plus chanceux ».

"Meursaults" crédit photo Clément Minair

« Meursaults » crédit photo Clément Minair


Ahmed Benaïssa incarne Rida dans le premier long-métrage de Ramzi Ben Sliman « Ma révolution » sorti en France en août dernier. Il a également un petit rôle dans le prochain film d’Arnaud Desplechin « Les fantômes d’Ismaël ». Au Théâtre, la tournée avec « Meursaults » continue en France en 2017.


En savoir plus
Meursaults mis en scène par Philippe Berling
« Ma révolution » Bande annonce

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